Yvon Taillandier Accueil
Oeuvres Biographie Ecrits Actualités Revue de presse Contact
Actualites
Écrits

> Paris vu du Taillandier-land
1989

Danemark, 1989
exposition de groupe. Ce texte sert de préface dans le catalogue de l'exposition








PARIS vu du Taillandier-Land

"Ecoutez", dit le capitipède.
Je prêtai d'autant plus volontiers l'oreille à la tête-à-pieds sans tronc ni bras qui m'adressait la parole, que les capitipèdes (du latin caput, capitis : tête - pes, pedis :pied) sont parmi les plus caractéristiques des Taillandier-landais, les plus intelligents, les plus avertis, les plus savants et, ce qui n'est pas d'avantage à négliger, les plus taillandièristes - ou taillandièrophiles.
"Ecoutez" reprit le capitipède, "vous avec beau nous avoir crées, ou recréés (un de mes semblables existe dans un manuscrit à peinture du XIV° siècle), vous avez beau nous avoir sortis de votre expérience de critique d'art et de votre imagination de peintre et d'écrivain, comme vous avez fait pour le pays qui porte votre nom, vous ne m'obligerez pas à croire que le seul évènement important qui se produise dans la vie artistique de Paris, ce sont les "nouvelles" du Taillandier-Land que, sous forme de tableaux et de monuments de carton, vous dispensez aux amateurs d'art parisiens.

- Non, répondis-je en toute hâte, je ne vous y obligerai pas. Non, encore que ce soit peut-être vrai. Et peut-être devrais-je dire, sinon pour vous flatter, du moins pour vous renforcer dans l'existence, comme il est de mon devoir puisque vous êtes Taillandais-landais. Mais, sentant que vous ne le voulez pas, j'y renonce. Et d'autant plus volontiers que mon intention n'était pas celle-là, mais seulement de me fonder sur ces tableaux, et ces monuments, et de les prendre pour référence afin de prédire ce que les amateurs véritablement curieux - et non pas ceux qui ne s'intéressent qu'à l'exposition de Gauguin, mort il y a 84 ans - verront d'ici l'an deux mille qui n'est jamais qu'à onze ans de nous.
- Quoi ! s'écria le capitipède, il ne vous suffit pas de présider à la destinée du Taillandier-land, d'être Président Directeur Général de la compagnie aérienne taillandier-landaise, la COMPATA, d'être maire de Midiville et, tout récemment, d'être devenu président des Etats-Unis de la mère-Hic du Taillandier-land, et je ne sais quoi encore, il faut aussi que vous prétendiez être prophète !
- Exactement, dis-je. D'ailleurs, ce n'est pas la première fois qu'avec plus ou moins de conscience de prédire, je me suis trouvé dans cette fonction.
- C'est vrai, dit le capitipède. Et il eut la bonté de se rappeler qu'en 1949, en tant que critique, j'avais annoncé l'art narratif qui devait se manifester une douzaine d'années plus tard ; en 1952, avec la même avance, le pop-art; et en tant que peintre, dès le début des années soixante-dix, la figuration libre du début des années quatre-vingts.
"Maintenant, m'écriai-je, ce que prédis, ce n'est pas une figuration libre, mais une figuration libératrice. Ce n'est pas assez que le peintre se sente libre, mais le principal est qu'il donne au spectateur le sentiment stimulant qu'en sa qualité de regardeur il est délivré. Et, dans ce but, il faut tout d'abord que la peinture soit claire et polychrome.
- Vous dites cela, remarqua le capitipède, parce qu'aujourd'hui la meilleure peinture esy le plus souvent monochrome, grise ou brunâtre et parfois même noire.
- Vous lisez dans mes pensées, répliquai-je. Toutefois, remarquez que je ne reproche pas aux peintres actuels de prendre ce bain d'ombre. Ils en ont sans doute besoin.
- Ne croyez-vous pas, interrompit le capitipède, qu'il faut voir dans cette ombre une influence de l'ouverture du musée d'Orsay et de la réhabilitation des pompiers di siècle dernier, le brun des pompiers d'autrefois est revenu, leur clair-obscur aussi. Et peut-être est-ce également une conséquence du fair qu'un de vos amis de jeunesse devenu peintre célèbre s'est avisé d'exposer il y a quelques années dans un lieu trés fréquenté des tableaux absolument noirs.

- En nous entendant parler de noir, vous et moi, je sens que mes yeux se ferment, dis-je avec lassitude. Ne nous faudrait-il pas dormir pour réparer nos forces?"


Le capitipède ne me répondant rien, je fermai les paupières et je répétais, à part moi, la formule :" réparer ses forces". Puis, tout à coup, je m'écriai: "Oh ! mais voila les termes que je cherchais pour expliquer l'état d'une bonne partie de la peinture aujourd'hui à Paris, les peintres cherchent à réparer leurs forces. Ils sont entrés dans un sommeil réparateur.

- Que dites-vous là ? demanda sur un ton de surprise quelque peu inquiète, ou peut-être scandalis&ée, le capitipède. Soucieux de revaloriser leur stock, beaucoup de marchands travaillent à la glorification de la peinture des années cinquante. Pour leur plaire, nombreux sont les artistes qui se mettent à faire de la peinture abstraite gesticulante. Quant à la figuration, le plus souvent, elle grimace. Ce n'est pas du sommeil ...
- C'est du cauchemar, rétorquai-je. Mais qu'importe. J'aime mieux ce cauchemar-là, ce sommeil-là, que l'état de veille factice que je prense avoir rencontré récemment de l'autre côté de l'Altantique. C'est à Paris et non là-bas que quelque chose se passe.
- Mais alors, dit le capitipède, vous qui refusez le noir et qui militez pour la peinture composée de plusieurs teintes (polychromie), êtes-vous en état de veille factice, dormeur debout - comme les peintres d'outre Altantique ?
-Non, répliquai-je vexé, moi je ne suis pas fatigué. Je suis resté longtemps sans peindre (vingt-ans - pendant ma période uniquement consacrée à la critique et à la littérature). J'ai énormément à dire; mais ces réserves, ces provisions (que j'ai faites pendant vingt ans) me projettent en avant. C'est pourquoi, malgré moi, au lieu de me contenter de dire, je prédis.

- Quoi ? dit le capitipède comme s'il n'en savait rien. Que prévoyez-vous ?
- Je prédis et je prévois, répondis-je, une figuration "volante" qui fasse échapper l'image à la tyrannie de la ligne d'horizon et qui témoigne des libertés que les progés techniques nous donnent à l'égard de la pesanteur? C'est une des raisons pour lesquelles je dirige une compagnie d'aviation au Taillandier-land.
- Je prédis que le peintre renoncera à certaines modestie, à celle notamment qui lui fait penser que seul le détail est perceptible, et qui l'amène à peindre des gros plans, un oeil plutôt que le visage, un visage plutôt que le corps tout entier. Il éloignera de son regard son modéle. Et comme on constate dans les montagnes ou les bâtiments vus de très loin, le volume s'effacera. On réhabilitera la distance et c'est ce rendra la peinture supportable. Car je prédis aussi la création d'une nouvelle anatomie.
- J'en suis un exemple, coupa le capitipède. Bien que j'aie un précurseur au XIV° siècle privé de bras et de tronc comme je suis, je n'apparais guère conforme à l'anatomie classique et il en est de même de presque tous mes compatriotes : amoureux de la hauteur, personnages dichotomiques, centaures améliorés, amoureux de l'horizontale, personnages associés.

- Justement, dis-je, et pour que votre singularité et la leur ne se manifestent pas comme des monstruosités, il vaut mieux vous montrer tous sans volume comme si vous étiez très loin, ou encore comme si vous habitiez le domaine évasif et simplifié de la rêverie.
- Rêvée ou lointaine, monstrueuse ou non, dit le capitipède, cette nouvelle anatomie dont nous autres Taillandier-landais offrons des exemples (mais nous ne sommes pas les seuls qu'on puisse inventer) à deux buts ; premièrement, renouveler l'homme même comme lui-même tend à renouveler le monde, et secondement, subvenir aux exigences du récit.

- A propos de récit, dis-je, je prédis une nouvelle peinture narrative qui nous libère du temps, tandis que les livres, la danse, la musique, le cinéma, la télévision nous en rendent esclaves. L'histoire que nous raconte un livre se relève une page après l'autre, un instant après l'autre. Nous sommes soumis à la loi du temps qui est la succession. Alors que la peinture qui nous raconte une histoire (si cette peinture esy entièrement comprise dans le champ visuel) nous présente tous les moments de cette histoire à la fois. Nous avons, grâce à elle, le sentiment de dominer le temps, comme un vaste paysage, comme un panorama. Et c'est ainsi qu'elle nous donne cette impression de dilatation et de délivrance qui me faisait parler tout à l'heure de figuration libératrice.

- Le capitipède hocha la tête, gravement. "N'oubliez pas, dit-il, de parler de l'élargissement du spectacle.

- C'est vrai, dis-je, la peinture que j'annonce doit être libératrice aussi par l'élargisementt du spectacle.
- Le peintre ne se contentera plus de peindre un instant de la vie de son modèle ou de son héros, pour employer la terminologie romanesque, mais il voudra montrer plusieurs instants, le plus grand nombre possible d'instants de sa vie; et non seulement de sa vie une fois né, mais aussi de sa vie avant sa naissance. Concernant de dernier aspect, il se servira, pour l'exprimer, de personnages comme ceux de vos compatriotes qui, par exemple, rivalisent en hauteur, dans un de mes tableaux récents, avec les gratte-ciel. Car le foetus connait une croissance prodigieuse et si, après la naissance, elle se poursuivait, nous serions hauts et gros comme des montagnes.

- Les montagnes, coupa le capitipède, les montagnes me font penser au paysage et à ses rapports avec le personnage. Celui-ci sera-t-il noyé dans le paysage comme dans les peintures des lettrés chinois et des impressionnistes?

- Pas du tout, m'écriai-je. A mon avis, la peinture future doit inverser les rapports. Le personnage ne sera plus contenu dans le paysage (au risque de s'y perdre), mais c'est le personnage qui englobera le paysage, le contenant dans sa tê ou, s'il en a, dans son ventre ou dans sa poitrine. On signifira ainsi que l'homme ne dépend plus de son environnement, de sorte qu'encore une fois il apparait lbéré. Mais cette liberté lui impose des devoirs. Ce n'est plus le paysage qui protège l'homme, mais l'homme qui protège le paysage.

- Somme toute, dit le capitipède, votre prédiction annonce une peinture éperdument humaniste, stimulante, polychrome, lumineuse. Mais vous ?

-Moi ? dis-je.

-Oui, vous dit le capitipède. Quand votre prophétie sera réalisée et que vous serez entouré de couleurs et de stimulations, que ferez-vous ?

- Bah ! dis-je. Moi, il se peut qu'alors je me sente fatigué et que je m'interesse à la matière picturale, au brunâtre, au grisâtre qui intéressent tellement aujourd'hui à Paris, ou que, comme certains peintres parisiens de maintenant, je fasse de la peinture noire !

Yvon TAILLANDIER, Paris le 3 avril 1989


Taillandier Yvon
catalogue expo 1989

. . . . . . . .
bas

© Yvon Taillandier. Tous droits réservés