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01 janvier 2010 - 01 janvier 2015

MIRO

JOURNAL IX, page, 1.525, du lundi 24 novembre 1958

J'ai rendez vous demain à six heures trente, au bar de l'hotel du Pont Royal, avec MIRO, qui m'a téléphoné cet après-midi. Je lui avait téléphoné ce matin, mais il n'était pas là. J'avais laissé mon numéro de téléphone à sa femme. Il a une voix un peu pointue et zézéyante. Il semblait aussi content de me rencontrer que moi d'avoir une conversation avec lui. Il me donnait du "monsieur Taillandier" gros comme le bras. Avec cette gentillesse des gens qui veulent vous prouver qu'ils ont retenu votre nom !
Je réfléchissais tout à l'heure à l'humour pictural de MIRO. Je me demandais s'il ne venait pas du contraste des lignes et des surfaces, du gros et du fin - qui fait penser au gros homme et à l'homme maigre, côte à côte, comme Laurel et Hardy. A cela doit s'ajouter l'aspect joyeux, naïf des couleurs. Ses petites figures sur une grand fond de couleur sont un peu comme des bulles d'air dans l'eau - penser aux étonnantes bulles dont il est question dans "Locus Solus".
Avant Singier et Manessier (ce dernier lui doit beaucoup) il a pensé à situer des formes sur des tâches qui se détachent sur un fond, un peu comme de petits tableaux dans le grand tableau.
Il y a aussi la suppression du clair-obscur qui me semble aussi radical dans sa peinture que dans celle de Matisse. Mais, vers 1935, cette suppression était encore loin d'être totale.
Une expression m'a frappé dans une interview donnée à l'OEIL :"L'état de grâce éclair". Une sorte d'inspiration "coup de foudre".
Il y aussi l'interêt qu'il porte à l'art populaire et, plus généralement, à l'art populaire partout où il y en a. Il semble bien que ce soit ses "statues nègres" à lui... Il doit y avoir là une recherche de la spontaneité et mieux, de la répartie vive - comme "l'état de grâce-éclair".
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JOURNAL IX, page 1.535, du 14 décembre 1958


J'ai fait peu de choses hier : j'ai, toutefois, commencé de rédiger mon interview de MIRO. J'ai essayé de classer les idées. En ce qui concerne l'inspiration. L'inspiration, chez lui, procède de beaucoup d'éléments : le caractère pessimiste qu'il lui faut surmonter et qui l'amène, sans qu'il le veuille, à faire une peinture que certains qualifient "d'humoristique".
"S'il y a de l'humour dans ma peinture, dit-il, c'est parce qu'au fond je suis un type tragique". Mais il insiste sur le fait que cet humour est involontaire, qu'il ne le recherche pas consciemment, que cet humour est une réaction inconsciente". Il considère aussi comme nécessaire à l'inspiration, un certain état de tension. Des bruits, des spectacles, des exercices provoquent cet état de tension. Les bruits peuvent être des sons musicaux ou des sons naturels (bruit de pas dans la nuit, craquement des roues d'une charrette).La marche à pied contribue à créer l'état de tension. La poésie y contribue également. Enfin, il y a le spectacle de la nature et des objets. Mais, il faut le dire tout de suite, MIRO, n'est pas insensible au climat visuel contemporain. Certes, il a un goût très vif pour l'art populaire, les objets populaires, la campagne, la nature, même dans ses manifestations les plus réduites comme un brin d'herbe (il ne m'a pas parlé des insectes), mais une des émotions les plus grandes de sa vie, il la doit à l'avion, au survol, en pleine nuit, de Washington. Il m'a dit ne concevoir comme profitables que deux sortes de voyages : en avion et à pied. "On voit tout en avion, dit-il, même les plus petits détails perdus dans de vastes espaces, un petit personnage, un chien dans les champs".
A propos de vastes espaces et de petitesse, il faut parler (comme facteurs de l'inspiration) du contraste, du choc et de l'imprévu. MIRO est frappé par le contraste de l'immense et du minuscule : la lune ou le soleil dans le ciel; le chien dans les champs. Ce qui le détermine à la création, c'est le choc produit par le contraste ou par l'inattendu. Les techniques - sont pleines d'imprévus.
L'instrument joue aussi un rôle dans l'inspiration : "Je suis, dit-il, dans des états d'esprit différents, selon que j'attaque une surface à l'aide d'un burin (il dit une pointe) ou à l'aide d'une gouge". La nature de la surface, son aspect, quand elle est encore vierge, ne lui sont pas non plus indifférents. Il travaille, dit-il encore, dans des états d'esprit différents selon que la surface est mate ou lisse et brillante...Enfin et surtout, l'immobilité des choses tient une place énorme dans le mécanisme de la création. Elle stimule son imagination et suscite son agressivité. En ce qui concerne l'imagination, il a un sentiment incomparablement plus fort de vie et de mouvement en présence d'un objet immobile, un galet sur une plage, par exemple, que devant un être vivant, un baigneur, dit-il, qui remue tout le temps d'une façon stupide. Comme le petit lui donne le sentiment du grand, l'immobile lui donne le sentiment de mouvant. A propos d'un galet, MIRO parle de grands mouvements qui n'ont d'autres limites que celle de l'imagination. Comme l'immobile devient mobile, l'inanimé devient vivant. Une cigarette, une boite d'allumette, une bouteille, un verre, un arbre sont, pour lui, des êtres vivants. En d'autres termes, il leur prête sa vie. Il agit de même pour le tableau : tant que celui-ci n'est pas vivant, c'est comme si lui-même était mort. Ce qui explique qu'il dise "J'éprouve un malaise physique, comme si mon coeur fonctionnait mal, comme si je ne pouvais pas respirer, comme si j'étouffais". Contre l'objet qui lui provoque ce malaise, il entre en lutte. "Dans ces choses là, dit-il, je suis très bagarreur". Et il ajoute: "Une lutte s'engage entre moi et la toile, moi et les instruments".Ici, l'agressivité est évidente. "Je travaille, dit-il, dans un état d'emportement et de passion". Mais aussi dans un état de malaise - le mot passion qui signifie douleur, l'indigne - ce malaise dure jusqu'à ce que le tableau soit fini, mais il va en s'atténuant, à mesure que le peintre approche de son but. Quel est ce but ? Ce but est d'arriver a ce que le tableau présente cinq caractéristiques.
La première est la vie, l'aspect vivant et organique. Il faut qu'il ait l'aspect homogène d'un corps vivant où tout est nécessaire, où le moindre manque détruit tout, - le tableau fini. A ce propos MIRO m'a parlé de la main qui, s'il lui manquait un petit bout d'os, serait paralysé. Il dit aussi que, dans ses tableaux, il y a quelque chose comme une circulation sanguine. Il dit enfin que, si certaines de ses formes en contiennent d'autres, c'est pour marquer la ressemblance des détails et de l'ensemble. Ces formes contiennent des formes comme le tableau les contient. En cela, le tableau et ses parties apparaissent comme homogènes.
La seconde caractéristique : le tableau doit donner un choc. "Le même choc, dit MIRO, que donne un beau poème, une belle femme". Pour produire ce choc, il a été amené à simplifier ses moyens, à abandonner la description qui se pert dans les détails et notamment à supprimer le modelé
Troisième caractéritisque : le tableau doit être comme un cratère de volcan d'où sortent des étincelles ou comme ces briquets de berger qu'emploient les montagnards pyrénéens.
Quatrième caratéristique : le tableau doit jeter des germes, des semences, féconder les esprits. Il n'est pas exclu qu'il puisse donner des idées à un homme d'affaire, par exemple, aussi bien qu'à un poète ou un peintre. Ce rôle de fécondateur est plus important que tout. Aussi ne doit-on pas avoir un grand souci de le conserver. Il suffit qu'il produise des effets. Ces effets sont plus importants que lui. Le tableau, pour MIRO, n'est pas une fin. C'est parce que les surréalistes ne considéraient pas la peinture comme une fin qu'il s'est intéressé au surréalisme.
Cinquième caractéristique : le tableau doit suggérer de grands mouvements, tout en restant lui-même immobile. C'est un peu, dit MIRO, comme la musique du silence dont parle St Jean de le Croix - ou l'éloquence du silence.
MIRO collabore avec le temps. Il compare son atelier à un potager où les tableaux poussent. MIRO collabore aussi avec d'autres artistes. Il fait l'éloge de l'anonymat. Il se perd pour se retrouver. De même, en ce qui concerne l'humour.
Celui-ci nait de son contraire : le pessimisme.






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