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> ELOGE DE L'IMBECILLITE

01 janvier 2000 - 01 janvier 2020
LYON, 1943

Je suis un imbécile. je le dis, non parce que j'en suis fier, mais parce que c'est la vérité. Si je n'étais qu"imbécile, ce serait encore rien, mais je suis intelligent par-dessus le marché. Et c'est bien ennuyeux, parce que je me rends compte que je suis imbécile, et je puis avaoir l'assurance d'un véritable imbécile, qui ne se rend compte de rien.
Mon intelligence, en vérité, m'embarrasse fort, ou mon imbécillité. De telle sorte qu'à certains instants, je me figure que, sije n'étais qu'imbécile ou qu'intelligent, je serais heureux. Mais je sais bien que ce n'est qu'une illusion et que personne ne peut-être vraiment heureux, quel qu'il soit. Et d'autre part, j'essaie de me persuader que personne ne peut-être tout à fait intelligent, sans être un peu imbécile et inversement . Ainsi suis-je incapable de me satisfaire de mon sort. ;

L'imbecillité est une grande chose. C'est pourquoi les bêtes sont heureuses. L'imbécillité est une grande chose. C'est pourquoi les imbéciles sont mes amis.....L'imbecillité est une grande chose, je m'engagerais volontiers dans la grande armée des imbéciles, et je prêterais volontiers serments de rester toute ma vie un parfait imbécile, si mon intelligence, cette maudite intelligfence, ne me dénonçait le ridicule de ma sottise. Néanmoins, je me lasse pas de croire et d'être profondément convaincu que l'imbécillité est une grande chose et même une chose sublime, car le goût et le sens du sublime n'appartiennent vraimentr qu'aux imbéciles. Gloire donc à l'imbécillité dispensatrice de la gloire. Gloire à l'imbécillité qui seule mérite véritablement la gloire, car l'imbécillité est une chose glorieuse.
Les imbéciles sont si nombreux qu'ils méritent bien qu'on en parle. Mais les vrais imbvéciles sont si rares qu'ils méritent davantage qu'on s'en occupe. Les hommes véritablement intelligents sont extrêmements rares ; mais les vrais imbéciles, dans le monde, sont plus rares que les perles dans un fumier... Il n'est parsonne qui ne soit totalement dépourvu de bon sens, hormis les fous. Et encore ceux-ci ont-ils souvent à leurs heures autant de bon sens, que la plupart des gens qui savent juste assez ce que c'est le bon sens, sens dit commun, pour ne point paraitre fous. D'ailleurs, qu'est-ce qui m'empêcherait, je vous le demande, de prétendre que celui-ci n'est autre chose qu'une floie collective à laquelle ne sont étrangers que quelques rares imbéciles. Or ce sont eux précisément qui m'intéressent...
Il est une certaine imbécillité qui ne lasse pas d'être une grande vertu, quand bien même elle conduirait à la folie. Il est certains imbéciles qui sont vertueux, précisément parce qu'ils sont imbéciles. Ils nous enseignent d'abord tout le prix de la sagesse. Ils nous enseignent d'autre part le peu de prix de la vertu. De telle sorte que l'on pourrait croire qu'il suffit d'être fort et bête comme un gendarme pour être vertueux ; et que l'on ne serait peut-être pas si loin de la vérité en croyant ça. Car l'imbécile entre tous ses mérites, a celui de nous inviter à la folie, c'est-à-dire parfois à la sagesse plus heute que la commune sagesse, la sagesse basse, celle qui rampe. Il a une façon à lui d'évoquer les trésors de la folie ; ce dont nous ne saurions manquer de ne lui pas tenie rigueur. L'accomplissement d'une telle mission ne mérite-t-il pas en effet au moins le prix de vertu ? Chanter les llouanges de l'imbécillité n'est pas une vaine occupation. Pas davantage vaine que de chanter les louanges de la folie, par la même occasion, celle d'une certaine sagesse qui ne s'entend guère avec la raison, et qu'il faut être somme toute assez déraisonnable, pour s'en accommoder. Car le processus de nos espérances en l'au-delà n'est pas étranger à la folie et ce n'est point sans une certaine amertume que nous nous voyons contraints d'avouer qu'elles conviennent, on ne peut mieux aux imbéciles
et à tous ceux qu'il est convenu d'appeler insensés. Gloire donc à l'imbécillité ! Gloire à la folie ! Fi de la sagesse des hommes d'esprit, heureux les pauvres en l'Esprit, car c 'est à eux qu'appartient le royaume divin du bonheur et de l'éternité !
Et la preuve que les imbéciles sont les élus du Seigneur, c'est que les gens intelligents les envient sans s'en rendre compte. La foi dont ils manquent, les imbéciles n'en manquent pas : et cela, les gens intelligents n'en manquent pas ; et cela, les gens intelligents le savent bien, puisqu'ils les envient. Mais, ce que les gens inteligents n'ignorent pas davantage, c 'est qu'il est difficile de devenir un imbécile, quand on ne l'est pas, un véritable imbécile, un imbécile capable de foi. Ils auront beau cogner à la porte du paradis, s'ils ne deviennent des imbéciles, Saint-Pierre ne leur ouvrira pas. Ah ! les bêtes ont bien de la chance, pensent-ils ; il faudrait les imiter. Mais, de coucher dans la paille et de s'imaginer qu'on rumine ne rend pas plus bête que cela. C'est pourquoi, voyez-vous, je suis fier, mais vraiment fier, d'être un imbécile; ou du moins si j'en étais un, je le serais.

... Ce qui fait le plus de tort aux gens intelligents, c'est qu'ils méprisent les imbéciles et l'imbécillité. Et, pourtant, l'imbécillité, c'est le seul chemin qui monte au ciel, car les impbéciles n'en voient pas d'autre. Ce qui fait aussi beaucoup de tort aux gens intelligents, c'est qu'ils ne sont pas aveugles et que, malgré toute leur bonne volonté, ils n'ont le courage ni de se crever les yeux, ni d'ôter leurs lunettes. Ah! s'ils étaient aveugles, combien ils verraient mieux. D'ailleurs maints d'entre eux sont myopes ou presbytes ; c'est ce qui fait qu'il n'y a quasi jamais de rixes entre eux et les imbéciles. Mais ceux qui voeint bien, ceux qui sont clairvoyants, ceux-là sont les bannis, les maudits, les pestiférés, que sais-je, les suppôts de Satan. Dieu les regarde avec courroux, et le glaive flamboyant de son ange les menace.
Mais ce qui fait beaucoup de tort aux imbeciles, c'est qu'ils envient les gens intelligents. Ils aspirent à l'intelligence. Ils sont aveugles et voudraient voir: ils ne comprennent pas toujours leur bonheur. Ils sont rares ceux d'entres eux qui ne se soucient pas de devenir mieux qu'ils ne sont. Et ce sont ceux-là, si peu nombreux, qui sont véritablement heureux. Tous les autres sont des gens intelligents en gestation, de futurs maudits. Et, comme ils n'y voient guère, il ne leur est même pas donné de piètres plaisirs des gens réellement intelligents. De telle sorte que ces imbéciles ne possèdent aucune sagesse : ni celle des fous, ni celle des gens raisonnables. Ces imbéciles, demi-riches, demi-pauvres, sont les seuls imbéciles qui n'aient absolument aucun espoir. Mais comme le désespoir est chose commune je comprends quasi tous les intellectuels dans le nombre de ces imbéciles.

Que perdent ces imbéciles à vouloir être ou paraître intelligents ? Leur foi, c'est-à-dire n on seulement un lustre dont Dieu dit une parure à leur imbécillité, mais encore et surtout, mais encore et par dessus tout leur droit d'entrée au Paradis. Le droit de pénétrer dans le saint des saints sans que leur initiation soit longue ou difficile, mais seulement naturelle ou fort simple. Voilà ce que ces imbéciles perdent par vanité : cette chose, ce quelque chose pour quoi les intellectuels donneraient toute leur intelligence, s'ils pouvaient s'en défaire et la donner, et qu'ils ne peuvent obtenir. Que gagnent-ils en revanche ? Le mépris. Ils n'obtiennent rien, si ce n'est de cesser d'être des pauvres d'esprit, pour devenir les petits bourgeois de la pensée, spirituellement et de toutes les façons, méprisables, d'infects imbéciles, vraiment dignes du mépris des intellectuels.
Dieu est une chose délicate que l'on obtient qu'à force d'humilité. Car c'est aux imbéciles sans prétention que Dieu se donne. Dieu est un grand seigneur à qui l'on doit rendre hommage; mais il dédaigne les flatteries des courtisans et n'agrée que les louanges des humbles. L'imbécillité n'est pas un défaut, c'est un manque sublime. Les élans d'une âme obscure sont les vrais élans vers Dieu : les paroles d'un imbécile sont des paroles de saint. Tous les contre-sens sont permis : la nature est vaine. Il n'est rien d'idiot qui n'aille à Dieu. Les enfantillages et les puérilités sont revêtus d'un caractère sacré. Dieu est un père qui veut des enfants et leur naïveté se répandre autour de lui. Mais, vous ô imbéciles bénis entre tous les hommes, restez purs dans votre imbécillité même.





YVON TAILLANDIER


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