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01 janvier 2009 - 01 janvier 2015

LA FIGURATION LIBERATRICE ET ALTRUISTE

Pour moi, les origines de la figuration libératrice résident dans mes réflexions sur l'art de voir les tableaux, réflexions dont j'ai publié une partie dans un petit livre intitulé "le voyage de l'Oeil", paru en 1962 et qui m'a demandé douze ans de travail.
En résumé, j'ai constaté que les tableaux sont vus et lus, que ces deux opérations sont contradictoires et qu'il s'agit de les concilier.
En suivant l'enseignement d'Edouard PIGNON, je dirai que les tableaux sont constitués de deux éléments : une grande forme et des détails. On voit la grande forme, on lit les détails : cette lecture peut-être infinie, en revanche la vision de la grande forme est immédiate. On se contente souvent de celle-ci, c'est un tort. Il faut compléter d'une lecture pendant laquelle, d'ailleurs, continue, mais comme un accompagnement, ma vision de la grande forme, ou d'un contraste, ou d'une dominante qui a, tout d'abord, attiré et mobilisé le regard.

C'est par suite de cette association des deux manières de voir, percevoir d'un seul coup et lire ou découvrir peu à peu que se manifeste le sentiment de la libération. Car, cette lecture, on est libre de la commencer où l'on veut : en haut, en bas, à droite, à gauche, au milieu ou sur les bords. Le tableau est comme un livre dont toutes les pages seraient déchiffrables en même temps une histoire dont importerait peu qu'un épisode précède ou suive un autre épisode, dont toutes les parties pourraient être le début ou la fin, une musique dont l'auditeur pourrait mettre dans l'ordre qui lui plait l'ouverture, le développement et le final, commencer par le final, continuer par l'ouverture et achever par le développement.

Cependant, pour que ce sentiment de liberté soit ressenti, il faut qu'il y ait une musique ou, mieux, qu'il y ait une histoire. Pour moi, je raconte une histoire simple comme celle qu'on nomme au taillandier-land, la "bélibo", c'est à dire la belle histoire d'une boule. Il s'agit d'un personnage dont toute la personne physique se réduit à une boule : une boule abdominale. Un peu plus tard, à cette boule s'en ajoute une autre, thoracique celle-ci. Passe encore un peu de temps et, à l'addition des deux sphères, l'une ventrale, l'autre poitinaire, s'en ajoute une troisième qui est xcéphalique. C'est ce qu'on appelle au Taillandier-land un céphalo-tronc, c'est à dire un tronc humain surmonté par une tête. La croissancve se poursuivant, apparaissent ensuite, une, puis deux jambes et deux pieds. Ainsi le personnage devient normal, selon nous. Mais la croissante n'est pas finie. Son postérieur grossit et bientot ses fesses se changent en un second tronc qui, rapidement, sera porté par une troisième et une quatrième jambe. Toutefois, rien n'est terminé. Le quadrupède que l'on compare à un centaure, encore qu'il n'ait rien d'un cheval, possède des fesses, lesquelles se mettent à grossir, deviennent un troisième tronc porté par une cinquième et sixième jambe. Et ainsi de suite ...
Si je raconte cette histoire ce n'est pas seulement qu'une telle histoire et d'autres semblables sont le fond invariable de mon inspiration de peintre, c'est aussi parce qu'elle ressemble à l'écoulement du temps : une minute répétée fait une heure, une heure répétée fait un jour. Or, si l'on profite de la lberté de lecture que donne le tableau on peut avoir l'impression de jouer avec le temps, d'être soustrait à sa règle implacable, d'échapper à sa tyrannie. Vous êtes en mesure de commencer votre lecture au stade de centaure amélioé qui a six jambes, ou bien au stade du personnage qui n'en possède que deux, ou au stade de la boule, ou à tout autre moment du récit et de la continuer selon votre fantaisie. Ainsi, cette figuration est-elle aussi libératrice que l'oeuvre des abstraits qui prétendaient que figurer, c'était emprisonner et paralyser la faculté d'invention.

La figuration libératrice est une figuration altruiste avec un genre d'escalier pour faciliter l'accés au sujet, au motif, afin de rendre l'abord de la peinture facile pour le non-peintre. pour aider celui-ci à se concentrer, les formes ne sont pas coupées, amputées par le cadre, tout se trouve à l'intérieur des limites visibles. En outre, les formes se répètent avec de petites variantes permettant d'imaginer, de percevoir une croissance ou une décroissance à l'intérieur de l'image (non à l'extérieur) et d'apparenter la peinture à un récit.

je mets aussi des textes à lire pour diminuer, d'une autre manière, la distance entre peinture et littérature, et pour aider la métamorphose de l'amteur de livres, du lecteur en regardeur de tableaux.

Appliqué à la figuration, le choix des qualifications de "libératrice" et d' "altruiste" nest pas anodin. Des peintres qui, pour quelques-uns, m'ont imité et m'ont suivi avec dix ans de retard, ont accepté (ou inventé) d'être désignés par l'ajectif "libres". Bien qu'on m'assimile souvent à eux, je refuse pour moi la participation à la figutation libre, car ma qualité d'historien de l'art nouveau, dont j'ai donné des preuves en écrivant un ouvrage intitulé "les naissances de la peinture moderne" -histoire de la peinture inventive de Ingres au tachisme - ne me permet pas d'ignorer qu'il y a beau temps que les peintres sont devenus libres. La libération du peintre est devenu patente dès Jean Dominique INGRES que Monsieur de Kératry avait accusé d'avoir ajouté trois vertèbres au dos immense et si élégant de sa fameuse Odalisque.

Plus tard les impressionnistes se sont débarassés du clai-obscur, les expressionnistes ont fait de l'anatomie classique, les cubistes, de la perspective renaissante, les surréalistes ont rejeté le carcan du rationalisme et de la logique ; enfin, les abstraits ont éliminé la contrainte du sujet.

Je dis "enfin", mais les libérations que les peintres pratiquent à leur bénéfice ne semblent pas avoir de fin. C'est là que la figuration libératrice se veut nouvelle : le figuratif libérateur ne se contente pas de penser à lui; il ne lui suffit pas de se libèrer de telle ou de telle contrainte, il veut surtout que la spectatrice ou le spectateur se sentent libres autant que lui et même plus que lui.

A ce sentiment de liberté qu'il se donne pour but de prodiguer, il apporte des renforcements en opérant un tri parmi les trouvailles et les simplifications de ses prédécesseurs. Pour ma part, j'ai, comme GAUGUIN ou MATISSE, renoncé au modelé de sorte que mes personnages aux organes multipliés, polycéphales, polybrachiens, polytroncs, polypèdes, gardent un certain éloignement qui les situe au niveau d'une rêverie douce. S'ils étaient modelés à la façon classique, ils auraient trop de vraisemblance et de proximité, et ils seraient monstrueux et insupportables. le contraire doit se passer : ils doivent inspirer un sentiment d'ingéniosité, voire d'astuce et de délation.

Comme les impressionnistes, j'ai dans mes tableaux polychromes, exclu le noir que je remplace par un violet-bleu. D'où un allègement stimulant de l'image. La grande majorité de mes personnages sont reliés par des tubes associatifs de sorte que Gisèle PRASSINOS a pu me dire : "Vos personnages ne sont pas seuls : çà ma plaît". Ces tubes associatifs perdent souvent leur caractère tubulaire pour devenir des solides plats, des plateaux, des tapis volants de manière que les conducteurs de mes automobiles n'ont pas besoin de mettre leur moteur en marche : le tapis volant qui porte leur voiture les mène où ils veulent.

Il y a une quarantaine d'années un critique d'art dont j'étais alors le confrère terminait la préface par laquelle il présentait un peintre encore nouveau en écrivant : "Et puis ce peintre vous dit le mot de Cambronne", je respecte le courage de Pierre Jacques Etienne, vicomte de Cambronne ; cependant, je trouve insupportable de maltraiter ainsi les regardeuses et les regardeurs susceptibles d'être changés en admiratrices et admirateurs, et de leur marquer, avant toute chose, tant de mépris.

Ne fût-ce que mon irritation m'a amené à prendre une position toute contraire et à nourrir l'intention de calligraphier un jour, parmi les textes qui remplissent dans mes tableaux une fonction à la fois ornemantale et, pour les francophones : éclairante, si besoin est, l'exclamation que voici : "Regardeuses et regardeurs, mes amis, les Taillandier-landais vous aiment".


Yvon TAILLANDIER
Paris 2003.


YVON TAILLANDIER


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